|
CORNELIU MIRCEA
ÊTRE ET LOGOS
1. Le désir d’absolu et la suprême certitude Aussi étrange que cela puisse paraître, l’objet de la philosophie s’est refusé obstinément à toute tentative visant à le circonscrire et à le réduire à un simple énoncé axiomatique. D’une part, parce que la philosophie a supposé, dès le début, que l’on renonçât aux conventions ayant enserré la pensée courante (restée à l’abri du piège des paradoxes et loin de l’abîme des horizons entrouverts), et d’autre part, parce que l’objet lui-même s’est constitué – et se constitue – à l’instant même où nous nous sommes dirigés (et nous nous dirigeons) vers lui, attirés par cet abîme se dévoilant uniquement aux regards qui osent pénétrer dans ses profondeurs, qui sont une perpétuelle provocation. Suprême synthèse et suprême effort, la pensée philosophique nous ramène sans cesse au seuil de l’Inconnu, laissant l’écheveau cohérent de la construction rationnelle glisser insidieusement vers l’horizon entrouvert, annulant les repères considérés jusque-là comme infaillibles, pour en chercher aussitôt d’autres. Quelle que soit l’ampleur de la construction spéculative, quelque durable et quelque complexe que puisse être l’édifice systématique que nous avons élevé, nous rencontrerons toujours une limite de la construction, qui la relie implicitement au néant fertile d’où surgira un autre repère, capable de changer complètement la vision et d’imprimer un nouveau sens au chemin qui semblait se poursuivre sans aucun détour dans le même horizon. Ce perpétuel état provisoire auquel se voit condamner la pensée philosophique ne représente-t-il pas l’un des plateaux de la balance, équilibré par un autre, qui se soustrait à l’incertitude et qu’autorise la présence même de celle-ci ? Si, en d’autres termes, la philosophie sent que son repère est menacé, ne serait-ce pas, précisément, parce qu’elle l’institue, parce que, en annulant le chaos, elle a fixé un « point d’Archimède » considéré comme absolu et qu’elle désire comme tel au moment même de l’instituer, sans se rendre compte que c’est justement la quête continuelle de l’absolu qui remettra sans cesse en question l’horizon tout entier de ce point de départ ? C’est là, évidemment, une question purement oratoire. Le désir d’absolu suppose le cheminement vers l’absolu, ainsi que l’atteinte toujours nouvelle de ce qui est et qui paraîtra toujours « impossible à atteindre ». Être absolu, parfait, signifie atteindre l’ « idéal », se conformer à un donné originaire qui doit être homologué, confirmé, pour être réellement ce qu’il est. L’absolu rétablit donc (en rendant adéquat) ce qui avait été inscrit, depuis toujours, dans les profondeurs vers lesquelles il s’avance, sans se douter que par l’acte du cheminement c’est le fondement même qui s’institue. C’est comme si, en voulant atteindre les fondations ultimes d’un édifice et en creusant avec ardeur, on trouve toujours en dessous une autre couche qui les soutient (au-dessous de laquelle, une fois qu’on l’a écartée, on en découvrirait une autre, et ainsi de suite), et le fait même de parcourir ces étapes dévoile la construction en train de se faire. Aussi loin que nous puissions descendre vers les couches les plus profondes, il y a aura toujours « en dessous » quelque chose qui nous conduira vers le même fondement-en-train-de-s’instituer. Le fondement se construit donc sous les regards de la connaissance par ce mouvement même, par ce cheminement qui redécouvre le fondement toujours nouveau (et à la fois très ancien). Que signifie, en fait, être en-soi-et-par-soi ? La question nous situe, dès le début, dans une perspective différente de la perspective commune de la connaissance, aussi bien par rapport au monde extérieur que par rapport à nous-mêmes. Plus exactement, nous ne nous rapportons plus au monde comme à quelque chose d’« extérieur », donc nous ne serons plus distincts d’autre chose ; le contenu synthétique ne peut pas être « rapporté » à autre chose, alors qu’il est lui-même l’essence omniprésente qui contient tout ce-qui-est, qui me contient et qui se contient soi-même. Toute science étudie un objet déterminé ; la connaissance nous rapproche de cet objet, elle l’analyse, le définit, elle opère avec cet objet. Qu’il s’agisse de particules élémentaires, d’atomes ou de molécules, de tissus, d’organismes, ou, sur un plan plus abstrait, de rapports entre diverses entités, d’ensembles purs, de l’âme ou de la pensée, dans tous ces cas nous nous approchons, de l’extérieur – de l’ « espace » de notre propre être – de l’entité soumise à l’observation et à l’analyse. Certes, nous savons que l’objet vers lequel se dirige notre attention existe, mais nous sentons très clairement qu’il n’est que l’un des objets qui composent le monde environnant. Il serait absurde de se demander si notre objet d’étude existe par soi. Nous ne nous posons pas cette question, parce que, pour l’instant, elle ne peut pas être formulée; la connaissance se penche sur un objet qu’elle perçoit comme étant indépendant, distinct, extérieur. Nous ne connaissons donc qu’un objet déterminé – l’Objet – et rien d’autre. Nous connaissons néanmoins quelque chose, une entité qui peut être délimitée et définie. Mais lorsque la Présence pure vient se substituer à ce quelque chose et que l’objet devient l’un des objets sans nombre, envisagé dans son existence pure et simple, nous pouvons dire que cet objet dépasse ses propres limites, absorbant dans le même Soi tous les objets (ou tous les sujets) présents ou possibles et devenant une Entité unique ; il absorbe tout à la fois le sujet connaissant et l’acte de la connaissance, dans ce tout irréductible institué en tant qu’horizon (dimension ou monde) et situé au-delà de toute détermination ; il cesse d’être un « objet » – placé à côté (ob) –, devenant le fondement absolu à propos duquel, avec une suprême exigence, attentifs à son sens le plus profond, nous ne pouvons dire que ceci : il est. Nous connaissons, dès lors, Ce-qui-est. Non pas quelque chose de particulier, mais tout ce qui est : l’Être. Nous ne nous avançons plus de l’extérieur vers un intérieur déterminé, puisque nous sommes devenus nous-mêmes l’intérieur et l’extérieur à la fois. C’est là une distinction fondamentale entre la connaissance positive-scientifique, telle qu’on l’entend aujourd’hui, et la connaissance philosophique. Dans le cas de la première modalité de connaissance, on asserte sur, en se rapportant à un objet toujours extérieur et approximatif – certes, « intériorisé » par la connaissance, mais seulement partiellement; la seconde modalité, philosophique, consiste à se confondre avec le fondement que nous pensons et dont nous parlons, tout en sachant que celui-ci pense et parle à travers la pensée qui lui appartient désormais dans la même mesure où elle nous appartient. Nous ne pouvons plus distinguer – sans commettre une erreur de compréhension fondamentale, en descendant dans le monde de l’intellect commun – le principe (le fondement) de la pensée qui le conçoit et de la parole qui l’exprime. Et le principe institué comme horizon, monde ou région est le Tout, tout ce qui est, l’Être pur. Il y a une nette différence entre la présence (appréhendée) d’un objet déterminé et la présence (appréhendée) de l’Être. Dans le premier cas, la raison, comme nous venons de le dire, considère une entité délimitée, située de manière distincte dans le champ différencié de la conscience. Dans le second cas, le regard de la connaissance se détache du monde fini et en prend possession par ce mouvement même, pour n’en retenir que l’être de ce qui est, sa simple présence indifférenciée, le but (l’objet) de la connaissance étant dès lors précisément l’être, l’Être pur. Le nouvel horizon qui avait attiré nos regards en est-il devenu plus pauvre? Nullement. Il s’est, tout au contraire, infiniment enrichi. Il n’est pas comparable à l’horizon précédent, puisque l’acte de la comparaison dévalorise l’événement fondateur de l’être. L¢Être isolé et nommé ne peut plus être cherché « à côté » des objets, mais au coeur même de ceux-ci, tout autant que dans un espace transcendant, situé au-delà des objets, propre à la simple Présence indifférenciée qui exulte dans cette découverte inattendue, fulgurante et réverbérante : Je suis.
2. La réalité comme intériorité essentielle
Tout ce que je suis, tout ce qui m’a défini, moi, en tant qu’être pensant, subjectif – instincts, sentiments, intuition, pensée – a été absorbé dans ce vaste horizon. La Présence dévoilée de façon foudroyante m’a enveloppé, m’a aspiré, m’a arraché au monde commun, et maintenant je me trouve suspendu tel un rai de lumière dans l’immensité incandescente qui brûle, respire et frémit à travers chacune de ses parties fondues dans la seule certitude, l’unique cri – Je suis – jailli du fond de tout ce qui a été, est ou sera. Les sens des êtres et des choses que j’avais portés en moi se sont tous dissipés ; le monde (y compris le monde de mon propre être) est porteur d’un sens suprême et unique : être. Je suis: je suis présent, maintenant, depuis toujours et pour toujours, en tant qu’Être, en tant que Présence incontestable. Tout se réduit à cette unique réponse aux myriades de questions posées jusqu’à présent. Et ce tout dévoilé en tant qu’Être, présent et apparemment figé, ce tout qui me contient et m’emporte au sein de son océan infini est – je le sens pour l’instant d’une manière à peine distincte – extrêmement vivant. Il a la force, la densité, le dynamisme et je pourrais dire, sans trop risquer de me tromper et sans regretter de reprendre un terme qui ne peut être utilisé de manière judicieuse que pour l’univers humain, l’individualité qui le déterminent à se tourner vers soi, en prenant possession de soi, partout et depuis toujours, accompagnant l’exclamation qui lui échappe au moment de la révélation d’une immense interrogation : Suis-je ? Si jusqu’ici la réalité (connue par l’expérience immédiate de la perception, de l’intuition ou de la pensée) signifiait ce qui est palpable et consistant au-delà de mon être pensant, dans une objectualité extérieure, désormais la réalité signifiera l’intériorité pure et absolue de tout ce qui est. Le réel, c’est ce qui est et reste présent, en tant qu’être recueilli dans chaque entité « extérieure » – horizon intérieur, expansif et qui s’approfondit sans cesse.
3. La réflexion sur soi
Ce que je fais lorsque je pense et je dis « être », ce n’est pas la simple énonciation d’un verbe, afin de confirmer, une fois de plus, la simple présence de tout ce qui est ; en fait, je me projette (avec chaque être ou chose) dans le vaste espace de la Présence ; l’être de chaque étant pensé devient l’Être, inaugurant un nouvel horizon, un nouveau monde, au coeur même du monde présent et, tout à la fois, au-delà de l’espace limité de celui-ci. Pour moi, être pensant, tout ce que je vais connaître sera entièrement nouveau. J’ai pénétré dans un monde nouveau, ayant d’autres dimensions, une autre « consistance », une autre densité. Certes, les formes et les structures perceptives demeurent valables et fonctionnelles dans le monde de la conscience (commune) de soi, mais elles n’auront plus de sens dans le nouvel horizon de la Présence qui s’institue. Nous verrons, dans ce qui suit, que c’est justement cette Présence absolue qui sera arrachée à son apparente inertie en vue de créer, de manière logique et organisée, un nouveau monde de formes et de structures qui coïncidera jusqu’à l’identité avec l’univers de l’expérience perceptive (dont il se distinguera fondamentalement par la logique sous-jacente qu’il présuppose, qu’il porte en soi et qu’il dévoile. Nous avons donc pénétré au coeur de la présence appréhendée (en tant que Présence) ; une nouvelle modalité d’être s’est ainsi instituée. Tout ce qui a un visage et une réalité est, désignant et constituant la Présence appréhendée, l’horizon inaugural de l’Être grâce auquel toutes les choses redeviennent une, et le Un de l’Être constate, en frémissant, sa propre présence. Nous n’avançons pour l’instant aucune hypothèse là-dessus, et nous ne nous aventurons pas dans une voie qui s’ouvrira ultérieurement, de façon logique et naturelle. Nous ferons seulement remarquer que l’horizon de la Présence ne reste pas suspendu au-dessus des choses, mais il les transfigure, que la Présence dans l’abîme de laquelle nous nous retrouvons unis à chacun des autres étants suppose l’appréhension implicite de l’Être en tant qu’Être, que c’est précisément cette appréhension de Soi qui soutient la Présence et lui confère un contenu (ou une « densité ») spécifique, une essence insolite, irréductible à ce qui a été (dans le champ de la conscience de soi). Tout se passe comme si l’Être à peine institué était surveillé en même temps et de toutes parts, depuis toujours, par le même et unique Soi qui constate au moment où il se constate. La réflexion sur soi donne des contours au nouvel horizon et lui confère, comme nous l’avons déjà dit, densité, substance et réalité – une réalité nouvelle et infiniment plus profonde –, le différenciant de tout autre horizon antérieur (de la connaissance et de l’existence). C’est précisément cette réflexion sur soi qui pourrait nous offrir la « clé » des mouvements ultérieurs, nous indiquant la voie dans laquelle nous devrons nous avancer afin de surprendre le sens et le fondement de l’Être. Mais avant de chercher cette « clé » – le fondement de ce qui vient à peine d’être institué – remarquons encore une fois le fait que la nouvelle réalité que nous venons de découvrir et dans l’espace de laquelle nous nous sommes aventurés est la Présence pure : l’Être simple, unique, indifférencié, appréhendé en tant qu’Être et individualisé par la pensée qui pénètre dans un monde nouveau, d’une irréductible et accablante nouveauté, situé au coeur du monde dit « réel », grâce au nouvel horizon ouvert au-delà de l’extériorité de ce monde, dans son intériorité essentielle.
4. Concept, principe, catégorie
La pensée philosophique conquiert ce nouveau monde avec les instruments de la connaissance « trempés » dans l’horizon de la conscience (commune) de soi. Pour la plupart des gens, l’Être représente un simple concept, une notion abstraite. Généralement accepté comme une création de la raison, de généralité maximale, le concept « résumerait » de façon synthétique certains aspects de la réalité, sans se superposer sur (et sans se confondre avec) la réalité même (nettement séparée du concept et située en dehors de ce dernier). On pourrait dire qu’il y a tout un abîme qui sépare le concept et la réalité, le concept n’étant que la « grille » à travers laquelle la réalité pourrait être déchiffrée. Le concept classifie et ordonne les connaissances, mais il ne se superpose pas sur le matériel déjà classifié et ordonné. C’est là un point de vue tributaire, de façon évidente, de la perspective courante instaurée par la conscience polaire. La verbe latin concipio a les acceptions suivantes : « recevoir, prendre, absorber ; concevoir, engendrer, donner naissance ; (fig.) concevoir par l’esprit, formuler ». En effet, le concept crée, mais il ne crée pas à côté de (ou parallèlement à) la réalité : il crée la réalité même. Ou, plus exactement, il la re-crée. La réalité est reçue, elle est « abstraite » et puis conçue : elle est re-créée. Le concept ne peut pas être séparé de la réalité qu’il reformule, la détachant de son moule perceptif-symbolique. Le concept de l’Être ne retient, de manière plus profonde et apparemment plus abstraite, que l’être de la réalité, l’être présent dans tout étant. Pourtant, on ne pourrait nullement séparer le concept de l’Être et sa réalité, parce que la réalité de l’Être s’institue grâce à et se confond avec le concept de l’Être. Le concept n’a qu’un seul sens : ex-poser, purement et simplement, ce qui est dans la réalité. Le terme de réalité semble, toutefois, impropre, puisqu’il est lié, étymologiquement, à la chose (res), se rapportant, de façon générale, à tout ce qui se rattache au monde « palpable » des choses, et qui peut être rapporté aux données perceptives immédiates ; or l’Être, qui, loin de perdre le contact avec le monde, l’intensifie même, ignore les délimitations – « transparentes » et conventionnelles – pour ne retenir que l’essence commune des choses, leur être, ce qu’elles sont. En fait l’Être retourne – grâce au concept –, à la chose (res), arrachant celle-ci à l’extériorité vaine de la limite et la situant dans son noyau essentiel. En même temps que l’Être, la chose se déplace vers l’arrière, là où elle trouvera l’essence intime de toute « réalité ». Le concept de l’Être devient ainsi principe, commencement – arch, principium. L’Être est à la fois nouveau et ancien, c’est la substance, ce qui se trouve au-dessous de toute chose. Ce qui nous a permis d’atteindre cet au-dessous, c’est le mouvement qui a réuni notre être à celui de tout étant, pour nous faire retrouver l’Être fondamental. Nous atteignons ce qui est dans toute chose ou dans tout être, et ce contact nous transforme profondément. Nous pénétrons dans le très ancien et toujours nouveau commencement, qui contient et qui exprime la simple présence continuelle de ce qui est – et a été – présent depuis toujours. Le principe ne confère pas seulement un nouveau sens à tous les étants ; de manière beaucoup plus profonde, il ouvre brutalement la porte d’un monde nouveau, essentiel, d’une désarmante simplicité et d’une concentration jamais rencontrée jusqu’à présent. L’Être surgit de manière concentrique, du centre de chaque étant, concomitamment, tel un incendie dévastateur qui détruit l’échafaudage de toute construction, pour imposer cette lumière aveuglante, nucléaire – le principe présent ici, là, n’importe où, partout. Tout le mouvement instituant l’être s’ouvre vers ce commencement, vers ce qui a déjà été avant ce qui est maintenant, vers ce qui a toujours été : vers l’éternel passé qui est à peine maintenant, au moment où nous pensons et où nous énonçons l’Être. Ce n’est que maintenant que nous atteignons le point apparemment fixe de la Présence reconstituée spontanément, dans une fulguration, à partir de ses myriades de parties, et qui surgit comme une certitude totale au moment de son appréhension. Ce n’est que maintenant que nous découvrons le repère dans un monde en perpétuel changement, et nous le découvrons partout - il est donc « sans lieu » –, dès lors que le « lieu » s’est dilaté à l’infini, portant en soi et par soi l’Être infini. Le principe institue le commencement, et le commencement (l’Être) s’ouvre comme un nouveau monde de la Présence qui saisit dans sa très ancienne ouverture la présence pure de tout être passé, présent ou futur, actuel ou possible. Nous sommes au coeur de l’actualité et de la fertile possibilité. Nous nous installons dans une « réalité » qui se prolonge à l’infini, au-delà de notre être, tout en conservant notre intime unité avec tout ce qui a été et qui est, et avec tout ce qui pourrait être. La présence installée est vivante, diffuse, ouverte. La totalité appréhendée est donnée au moment même où elle est reçue : nous sommes projetés vers à l’instant même où nous avons été absorbés par et amenés dans. Loin de se réduire à une simple notion qui soutient le monde, le principe inaugure et exprime d’une part le monde, la région, et d’autre part, une modalité nouvelle et inattendue d’être grâce à laquelle l’Être lui-même s’approfondit de manière expansive, provoquant son ouverture : il affirme, purement et simplement, ce qui est réellement (kathgorein signifie « accuser, révéler, exprimer, signifier, énoncer, affirmer, prédiquer »). L’Être affirme – « accuse » et révèle –, sa simple présence, étant précisément l’affirmation concise de ce qui est purement et simplement. Non pas l’affirmation de quelque chose de particulier, mais l’affirmation de la totalité en tant que totalité irréductible, simple, originaire. Affirmer signifie, dans cette perspective, instituer : constituer et énoncer ce qui se constitue par la simple énonciation : la simple affirmation – l’Être est. Le concept, le principe et la catégorie ont dénommé le nouveau monde ouvert au coeur même de ce qui est, en tant qu’espace pur, autonome, synthétique. On ne pourra pas comprendre véritablement ce monde si on ne quitte pas l’horizon polaire de la conscience, pour se projeter dans l’horizon unificateur de l’Être. Le concept, le principe et la catégorie ne sont pas de simples abstractions formelles, appliquées à une réalité qui pourrait très bien s’en passer, subsistant au-delà, dans une objectualité libre, mais elles définissent et expriment la nouvelle réalité de l’Être, en tant que monde réel, vécu et pensé, en tant qu’horizon de la connaissance-et-de-l’existence. On peut remarquer, dès le premier moment de cette ouverture ontonome , la présence actuelle, vivante, de la Totalité en tant que Totalité. Le Tout est ; moi-même, dissous dans ce tout de l’Être, je suis grâce à l’Être identifié. Je suis amené et ramené à la Présence qui brûle intensément dans chaque étant et qui s’affirme en tant que telle. En disant s’affirme je sous-entends le fait que la présence incontestable de l’Être s’impose comme une certitude qui acquiert, de façon toujours plus intense, des contours et de la densité, et que cette Présence s’institue de manière fluente dès l’instant où elle s’est déjà fixée ici et maintenant. Nous venons d’ajouter: elle s’institue de manière fluente, en nuançant ainsi le concept de l’Être à peine institué. Mais en fait, pourquoi l’Être s’arrache-t-il à Soi pour entrer en Soi-même, puisqu’il vient à peine de s’instituer grâce à notre pensée et à notre parole ? Remarquons d’abord que, au moment où nous nous sommes détachés de l’horizon de la conscience commune, nous sommes, tout d’un coup, entrés à la fois dans le commencement et la fin de tout ce qui est, que le commencement est jumelé avec la fin. Avec l’Être-à-peine-institué tout commence, et tout finit avec le même Être, qui est, par conséquent, tout à la fois commencement, fondement, but et fin, étant en soi et par soi (auto kaq auto). La synthèse unificatrice conserve le même horizon (ou monde), mais nous sentons clairement à l’intérieur les pulsations du mouvement, et nous sentons aussi que le commencement se distingue, inévitablement, de la fin, qui signifie un re-commencement. Certes, avec l’Être tout commence, mais l’Être est aussi la fin de tout, la fin qui se confond avec le commencement, qui, se dirigeant lui-même vers une nouvelle fin, va, à peine maintenant, se dévoiler en tant qu’Être. En d’autres termes, la « direction » du mouvement est – et a été – donnée depuis toujours. Elle se trouve dans le commencement même (arch) qui commence et qui est en train de se dérouler, s’avançant vers la fin présente depuis toujours au fond de son être, et qui, par l’acte même du commencement, se dirige vers un commencement-toujours-plus-vrai. Le commencement et la fin ne font qu’un, mais cela présuppose la distinction des deux catégories et, en même temps, leur différenciation et leur détachement de l’identité différente : le commencement quitte sa propre fin – qui finit, en le projetant vers le vrai commencement. C’est dans ce sens qu’Aristote avait conçu l’entéléchie (enteleceia) : en telei ecei – se posséder (soi-même) dans la fin, comme l’a très exactement remarqué Heidegger . Non pas comme une force aveugle, mystérieuse, mais comme « potentialité » intérieure, résolue par le mouvement présent depuis toujours dans l’essence du fondement originaire. L’Être donné – pensé et nommé – ne s’abandonne pas Soi-même ; il subsiste en Soi et par Soi : (auto kaq auto), il « se nourrit » de Soi, de son intérieur expansif qui – étant à la fois un commencement et une fin –, s’avance vers Soi. Le cercle se referme ; le mouvement re-place le commencement dans la vérité, mais par cela même il (r)ouvre l’horizon ontonome. La nouvelle ouverture conduit, d’une part, vers le nouveau commencement, et, d’autre part, elle annonce la nouvelle fin, donnée précisément par la révélation toujours nouvelle de l’Être-en-train-d’être. C’est ce qui explique la question qui a pu surgir: Qu’est-ce que l’Être ? – ti to on, –, interrogation logique et naturelle, contenue dans le simple fait de penser (et de nommer) le principe, donné seulement – nous le soulignons – en tant qu’il se donne.
5. L’ouverture vers
L’horizon de l¢Être n’a pas de limites, et il n’a pas non plus l’« état » qui rendrait possible l’existence des limites. Je suis présent – en tant qu’Être, à travers l’Être – et la présence de l’Être s’intensifie au fur et à mesure que la connaissance se tourne vers lui, essayant de fixer son image et de le suivre, s’avançant, de façon surprenante, vers Ce-qui-se-dévoile sans cesse comme étant. On pourrait dire que l’Être n’est pas pleinement au moment où « il est et s’affirme en tant que tel », et que, loin de nous projeter uniquement au coeur de la Présence absolue – intériorité vivante et essentielle qui réunit dans son horizon les êtres réels ou possibles –, il se déplace (avec toute la région à peine inaugurée) vers Ce-qui-est-véritablement. Le monde où toutes choses se retrouvent pour être absorbées dans un seul et même Tout signifierait, en fait, l’inclusion de tout ce qui est dans le même Tout qui, à son tour, essaie de s’inclure soi-même en tant que Totalité. L’Être est. Ce n’est pas une affirmation tautologique. « L’Être » énonce, tout simplement, la présence : l’intériorité essentielle. Si l’on a ajouté le verbe « est », c’est justement parce que l’Être ne se suffit pas à soi-même et qu’il s’ouvre, conformément à sa nature la plus profonde, vers la vérité à laquelle il appartient intimement. Cette vérité demande néanmoins à être affirmée et confirmée, afin que l’Être puisse être véritablement. En d’autres termes, nous nous éloignons de l’Être – qui reste pour nous un repère originaire – pour pouvoir nous rapprocher de l’être de l’Être, de ce qu’il y a d’originaire et de plus profond dans l’horizon profondément lumineux de l’Être même. L’Être glisse donc vers Soi, sans s’abandonner et sans vider de son contenu le moment précédent (celui de la simple énonciation). Le glissement vers Soi est la seule modalité d’ « être ». Le détachement du présent absolu a pour seul but de surprendre la Présence dans ce qu’elle a de plus profond. On pourrait dire que, pour être présents – de façon absolue – à travers la Présence pure et originaire de l’Être, nous l’avons accueillie à l’instant même où l’Être s’est exposé, pour constater, précisément, sa présence, pour surprendre l’acte secret de son inauguration (que nous avons accompli en même temps que – et à travers – l’Être originaire). L’Être ne se contente donc pas du simple acte inaugural. De manière plus profonde et essentielle, il inaugure pour continuer, il crée afin de pouvoir, véritablement, susciter l’acte de la création, lui conférant la liberté d’ « être infiniment ».
6. La confirmation de l’affirmation
Nous nous attarderons sur ce moment décisif de la connaissance, parce que la nouvelle perspective renverse complètement l’image courante et conservatrice du devenir unidirectionnel, du passé vers l’avenir. L’Être se dirige, au fond, vers son propre passé et le découvre en l’inaugurant en tant que présent et, dans la même mesure, en tant qu’avenir. Voilà donc la clé qui rend possible la compréhension profonde du mouvement. Tout ce qui paraissait compliqué, arborescent, incertain, devient dès lors étonnamment simple. L’acte d’être ex-pose précisément l’Être (qui peut être et qui est par son simple déroulement). Être ne signifie pas rester dans un horizon déterminé, mais bien gagner sans cesse de nouveaux horizons par l’ouverture et par le prolongement d’un horizon dans un autre, chaque horizon étant confirmé par un autre, chacun des nouveaux horizons synthétiques atteints signifiant la perpétuelle révélation du très ancien horizon originaire. Être, c’est, comme nous l’avons dit, ce qu’il y a de plus simple et de plus naturel ; et cet être a un sens, une signification : il suppose le changement autant que la stagnation. Et pourtant, autant le concept fondamental de la pensée philosophique semble simple et naturel, autant l’effort fait en vue de l’atteindre et d’en saisir l’essence mouvante est immense. Il a fallu franchir les barrières des structures perceptives, différenciées et polymorphes, il a fallu dépasser, finalement – lorsque l’abstraction avait atteint son apogée – l’image statique, parménidienne de l’Être figé ; il a fallu (et il faut encore) dépasser les limites du langage qui emprisonne la pensée (et la région) ontonome, grâce à la catégorie de l’Être – il s’agit là, au fond, d’un verbe substantivé, sur lequel il faut se pencher avec une attention méticuleuse pour en sonder les abîmes, pour pénétrer au-delà de ces abîmes qui émergent à la surface pour devenir les surfaces d’autres abîmes. L’Être signifie être, et l’être institue l’Être, ramenant l’Être à l’Être. Bien qu’il se contienne intégralement, depuis toujours et partout, l’Être se dirige vers son propre contenu – donné uniquement en tant qu’il se donne. C’est là le sens de l’Être et de l’acte d’être, c’est là sa raison d’être, son logos – la parole et la raison qui contiennent, proposent et développent toute sa logique. Pour comprendre la signification de ce qui est, il faudra scruter attentivement l’intérieur dynamique et paradoxal de l’Être, où se cache le grand mystère, le « mécanisme ». L’Être est, et cela fait retourner la fin vers le commencement, l’abandonnant au gré du mouvement qui l’emportera vers un commencement nouveau et plus profond. Le mouvement est logique et il institue la logique, puisque l’Être poursuit son destin, inscrit depuis toujours dans sa propre entité.
7. Le sens du discours : l’avance vers l’Être
Quel peut donc être le sens du discours philosophique ? L’Être n’a-t-il pas exposé son contenu tout entier au moment de son avènement ? De toute évidence, non. L’Être à peine dénommé a inauguré un nouveau monde, mais il a également suscité un immense point d’interrogation, du haut duquel on aperçoit l’abîme mouvant. L’Être n’indique que la ligne naissante d’un horizon vers lequel il s’élèvera et que nous connaîtrons au fur et à mesure que nous l’atteindrons, en nous laissant envelopper par une intériorité active, dynamique. Une fois entrés dans la région de l’Être, ayant pensé et énoncé le principe fondamental, nous avons déjà édifié, par cela même, la porte nous permettant de pénétrer dans cette région qui nous absorbera, pas à pas, à chaque instant, à chaque mouvement. Lorsque nous disons l’Être est, le cercle du mouvement se referme et l’Être constaté se détache aussitôt de Soi – de la ligne de l’horizon ontonome – pour se contempler de l’intérieur aussi bien que de l’extérieur, se poursuivant de manière progressive. Sa lumière s’intensifie à mesure que le discours avance ; l’Être se dévoile et s’avère grâce au même regard tendu, qui fait partie intégrante de l’acte révélateur de l’être. On ne pourrait pas parler de quelque chose si ce quelque chose n’était pas devenu objet du discours (et de la pensée). Si nous pouvons parler de l’Être, c’est que l’Être se contemple soi-même à travers le regard de la raison, désireux de se déchiffrer et de se connaître. Certes, il est difficile de s’imaginer le détachement de l’Être du fondement de l’horizon ontonome, son enracinement dans sa propre entité et la recherche persévérante de sa propre présence. Mais il ne faut pas oublier que, dès l’instant où il s’est réfugié dans le champ de son propre regard, se suivant avec une curiosité toujours plus vive, le destin à la fois trouvé et donné se construit, en même temps, de l’intérieur, et il va se constituer avec chaque nouveau moment catégoriel ; implicitement, grâce au même mouvement, la raison (lógos) se détache du noyau de l’horizon ontonome et se développe activement, retrouvant tout ce qui est, a été ou sera, en parcourant – de manière très attentive – une voie programmée au fur et à mesure qu’elle se programme, trouvée au fur et à mesure qu’elle se trouve, donnée, comme nous l’avons dit, au fur et à mesure qu’elle se donne.
8. Le logique et l’ontologique se présupposent et se dévoilent réciproquement (en tant que « logos»)
Tout discours de l’Être sur Soi est, dès lors, logique et il doit suivre l’Être dans cette ex-position naturelle de Soi, le révélant de façon active et systématique. Le logique se confond avec l’ontologique. Plus exactement, le logique et l’ontologique se présupposent réciproquement. Et pourtant, on sait très bien que tout commentaire sur l’Être n’a pas la même rigueur logique, que tout discours ontologique ne suit pas avec la même attention et la même dévotion son propre développement, son propre devenir. Par quoi se caractérise donc le discours éminemment logique de la philosophie ? D’abord par l’instauration du principe unique (l’Être) : affirmation fondamentale et catégorie première. La catégorie affirme (kaqhgorew). Cette « affirmation » subsiste par elle-même, en tant qu’énonciation signalant l’Être, en tant qu’affirmation pure et autonome. Et cette affirmation s’affirme, à son tour, de manière rigoureuse et conséquente, par chaque nouveau pas catégoriel qui continue – nous le soulignons – l’affirmation fondamentale (l’Être), la développant et la dévoilant. Entre le premier énoncé de l’Être (la « simple affirmation ») et l’affirmation constatée (« l’Être est »), il y a, comme nous le disions, une différence fondamentale, parce que l’Être s’est détaché – par « l’affirmation de l’affirmation » – de la ligne de l’horizon originaire et, suspendant le point d’interrogation suscité par sa propre énonciation, il s’est retourné sur Soi, tout en s’instituant, en même temps. L’Être se dévoile en tant qu’Être, après avoir parcouru une succession de « moments catégoriels » sur lesquels nous reviendrons plus tard (néant, un - multiple, cause - effet, etc.). Le logos (la raison) continue l’opération fondatrice de l’être inaugurée par la simple énonciation. L’Être est sa propre raison d’être, son propre lógos, son propre être, grâce à la logique intrinsèque qu’il propose au moment de sa simple présence « affirmative ». Suivre la logique de l’Être signifie, par conséquent, suivre son engendrement dynamique, son destin donné au moment où il se donne ; cela signifie, en d’autres termes, re-découvrir la raison à travers laquelle l’Être se développe, s’avançant vers « l’être de l’Être » et retrouvant ainsi son fondement toujours plus profond.
9. Catégories nucléaires et catégories complémentaires
«L’affirmation affirmée» se réaffirme pas à pas, à chaque instant. L’Être se retourne sur soi de façon toujours plus intense, provoquant et intensifiant le processus du dévoilement. Le lógos intérieur introduit l’Être au coeur de son propre être et en construit implicitement le destin. Nous suivrons, attentivement, ce cheminement, en observant comment « naissent » les catégories – l’une à partir de l’autre. Cependant, toute nouvelle catégorie ne signifie pas un nouveau pas dans la région ontonome. Les sphères sémantiques peuvent souvent interférer ; les nuances se précisent, les suggestions à peine distinctes se développent, et ce n’est qu’après une préparation minutieuse que l’on peut remarquer le passage vers un autre « niveau » ontologique, synthétique et révélateur. La voie catégorielle se construit minutieusement, éclairant, grâce aux chaînes catégorielles, une catégorie fondamentale, liée ultérieurement à une autre catégorie fondamentale. En d’autres termes, en analysant le discours philosophique, on peut distinguer des catégories nucléaires (principales) et des catégories complémentaires (secondaires) ; les dernières semblent développer la signification des premières et préparent le terrain en vue d’atteindre une nouvelle étape du devenir, de l’ouverture graduelle. La distinction reste, pourtant, assez approximative. Les catégories complémentaires peuvent graviter autour des catégories nucléaires, mais elles préparent, sans doute, le cheminement. Le discours ontique s’organise dans des sphères sémantiques qui interfèrent – situées à plusieurs niveaux –, les catégories « complémentaires » éclairant partiellement les catégories nucléaires. Reflétant la richesse inépuisable du langage, elles procèdent toutes du même horizon ontologique frémissant, prêt à abandonner son état contradictoire et à glisser vers les profondeurs du fondement originaire. Chaque nouveau pas catégoriel contient les moments précédents, qu’il reprend et qu’il projette une fois de plus vers « l’être de l’Être ». Nous remarquerons la multitude des catégories polaires (qui s’affirment, se repoussent et se contiennent mutuellement). Rien de plus naturel, dès lors que l’Être qui est un devient le Un grâce au mouvement instituant l’être, qui suspend, afin de le confirmer, le fait d’« être contre », contre tout ce qui a été, à travers le passage (de l’Être) au-delà de – et dans – son propre passé. Ainsi, nous serons éternellement dans le présent redécouvert de la présence, tout en étant sans cesse projetés vers la même présence dont le sens est d’être, éternellement, dans le prae-s-ens: avant ce qui est réellement maintenant.
10. Le système catégoriel re-crée le réel, lui conférant un sens, une finalité et un horizon
L’Être redécouvre son fondement et s’institue, se confondant avec soi uniquement afin d’être. La logique construit ainsi le monde de l’Être, qui semble se confondre avec celui que nous regardons et que nous vivons maintenant, en même temps que l’infinité des êtres de l’univers, à travers le champ de la conscience. Mais ce monde nouveau a pu renaître à partir de – et à travers – l’horizon de l’Être, en perpétuel mouvement. Tout en restant le même, il est – et il devient – autre. Le monde originaire élève la réalité concrète jusqu’au concret de l’essence universelle, qui fait partie du Tout-sans-parties. Tout ce qui est acquerra le nouveau sens et la nouvelle vérité de l’Être-en-train-d’être. L’essence jaillira, perçant l’écorce phénoménale. Même si les moments catégoriels nous rappellent les lois fondamentales des sciences exactes, il faudra éviter toute confusion entre les deux plans – ontologique et scientifique-positif. Les sciences exactes peuvent se rapprocher de façon étonnante de l’horizon ontonome, mais jamais aucune loi positive ne pourra représenter (et remplacer) un moment catégoriel. Le discours philosophique peut se rapporter – et il est doit le faire – au monde concret (y compris à l’univers décanté des sciences exactes), pourtant il ne le fera jamais dans le but de « motiver » son exposé, mais bien pour illustrer la manière dont le concret de la réalité et la loi scientifique peuvent être compris dans la perspective de l’horizon originaire institué au coeur du monde réel, la catégorie devenant la réalité même – au plus haut degré de l’entendement (et de l’être). Le système catégoriel n’ignore donc pas le réel, mais il le re-crée, lui conférant un sens, une finalité et un horizon. Les exemples que nous citerons plus loin seront de nature à démontrer que nous pouvons, effectivement, comprendre la réalité concrète dans la perspective de la présence absolue, éternelle et dynamique, et que tout phénomène étudié peut être élevé au rang d’une catégorie – pouvant être compris dans sa surprenante profondeur – parce que la loi (et le moment) de la catégorie transforment effectivement le monde concret, écartant son enveloppe phénoménale.
11. Vers une «science universelle»
Le discours catégoriel sous-tend (et éclaire) le système ample, complexe et ramifié des lois positives, qui gravite, de manière évidente, vers l’horizon ontonome, sans pouvoir se substituer à ce dernier. Même si le regard téméraire de l’homme de science a parfois réussi à pénétrer, pour quelques instants, dans l’abîme de l’horizon originaire, son intention et sa pensée ne pourront pas remplacer – nous le répétons – le développement systématique (et systémique) du fondement unique. Le savant reste le prisonnier de son propre système positif (fatalement limité), participant de l’extérieur au spectacle de la raison philosophique. Pourtant, le dialogue entre l’homme de science et le philosophe ne cesse jamais, le fruit de cette communication nécessaire et inévitable étant une future science universelle (dont on a beaucoup rêvé), qui, sans se détacher de la région originaire, révélera l’impressionnante richesse du concret, dans ce qui est véritablement. Pour l’instant nous ne pouvons pas dire comment sera cette science, mais nous pouvons affirmer avec certitude que c’est la modalité philosophique de comprendre l’existence comme totalité qui va recentrer (et transfigurer) les lois des sciences exactes – qui acquerront de nouvelles dimensions en fonction de (et grâce à) la nouvelle dimension originaire. La connaissance sera, sûrement, une connaissance profonde et totale, la science unique devenant la con-science unique et transcendantale de l’Être et de son lógos. Chaque loi positive pourra se retrouver – et se réaliser – grâce au même Tout-en-train-de-devenir. Dès lors nous ne ressentirons plus le passage mélancolique du néant vers le néant et nous ne nous laisserons plus abuser par le frisson tragique des séparations. Nous comprendrons – grâce à la science universelle – que nous appartenons depuis toujours à l¢Être, que l’effort de la connaissance ne représente qu’un des moments de l’être, étroitement lié aux moments précédents et aux moments à venir vers lesquels nous glissons et dans l’abîme desquels nous retrouverons et le passé tout entier et le présent (qui revient éternellement de l’avenir vers lequel il s’ouvre), et que le moment que nous isolons de façon artificielle – ici et maintenant – est pro-jeté par le mouvement de l’être vers ce qui a été avant.
12. La voie et la méthode
Nous comprendrons donc que la méthode de la progression logique est acquise au moment même où elle est formulée. Le cheminement (hodós) de l’Être se déroule sur le trajet pré-vu et pourtant inexistant ; il contient et révèle – progressivement – son but (l’Être), comme investigation (meta-hodós) de ce qui s’affirme au moment même de l’ex-position. L’examen du trajet inaugure donc la voie qui, de façon paradoxale, fonde la recherche. L’unité de la méthode et du devenir, du chemin et de l’examen-du-cheminement, nous rapproche de l’essence de la logique. La logique de l’Être expose la loi de l’Être, et la loi de l’Être exprime, en fait, la progression régressive de l’être, la projection vers l’arché-horizon ontonome. Seule cette projection à la fois vers l’avant et vers l’originaire peut nous ramener à l’essence de l’Être. Ce n’est qu’en nous avançant que nous pourrons atteindre, confirmer et affirmer l’Être, qui, ainsi, construira et poursuivra son lógos. Le contenu logique s’expose grâce à la forme logique: l’Être dans les différents moments de son devenir catégoriel. Le sens du principe coïncide avec sa modalité d’être: en devenant, il suit, confirme et impose sa propre « raison » (qui trouve sa propre raison d’être grâce précisément au devenir fondateur). À la différence de la logique, comprise, dans l’acception commune, comme science de la démonstration, préoccupée d’établir les lois du raisonnement, la logique de l’Être ne sépare pas les formes de la pensée de la pensée elle-même, et ne sépare pas non plus la pensée de son contenu le plus profond (l’Être). Si penser et être ne font qu’un – comme l’avait justement remarqué Parménide – alors la pensée de l’Être contient l’Être et, en même temps, la forme dans laquelle s’exprime l’Être. La logique de l’intellect commun sépare, artificiellement, la forme du contenu, le symbole de la pensée qui le sous-tend et, consécutivement, la pensée de la réalité qu’elle énonce. La logique de l’Être n’abandonne nullement l’unité fondamentale (de l’Être et de la pensée) que le principe a instituée, mais il la conserve, la développe et la dévoile, retournant sur soi à chaque nouveau moment du devenir catégoriel ; ainsi, elle se « vérifie », tout en ouvrant, en même temps, un nouvel horizon qui intégrera tout le développement, reformulant entièrement toute la vérité. Il ne nous laissera pas contempler un monde stérile de formes vides, mais il nous projettera vers la loi (et la catégorie) nouvelle qu’on entrevoit et qui prend naissance du néant structuré de l’ancienne loi. L’Être « invente » donc sans cesse sa logique, en s’inventant soi-même et renaissant éternellement de son vide fertile.
En résumé, le désir d’absolu de la raison philosophique procure (et suspend) la suprême certitude, inaugurant le principe unique – l’Être. La réalité concrète a été reprise, transformée et reformulée par l’intériorité essentielle qui a imposé son fondement ultime. La contemplation de soi coïncide avec la progression logique vers l’originaire. L’Être crée, tout en suscitant, en même temps, l’acte de la création; il affirme et confirme en égale mesure sa propre affirmation, si bien que le résultat « projeté » sera aussitôt soumis à la « projection ». On pourrait dire que le chemin dans lequel nous nous avançons, en même temps que l’Être et à travers l’Être, a été « programmé » (et donné) dans la mesure où il « se programme » (et « se donne ») ; le discours philosophique l’imagine et le construit tout autant, grâce à l’Être qui, suivant son destin, institue – logiquement et inéluctablement – son propre Être. Autrement dit, tout discours sur l’Être est logique, étant fondé sur la logique profonde des catégories qui se succèdent (et se superposent), gouvernées par le lógos sous-jacent (l’Etre-en-train-d’être). Si l’on peut distinguer des catégories nucléaires et des catégories complémentaires (les dernières gravitant dans la sphère sémantique des premières), nous devrons souligner le fait que toutes les catégories appartiennent au système ontologique cohérent qu’elles développent, approfondissant, pas à pas, l’idée (et l’horizon) de l’Être, et traçant, de façon méthodique, la voie. Le système catégoriel se construit de manière organisée et ex-pose sa logique transcendantale, « justifiée » dans la mesure où elle « se justifie » activement, instituant son propre fondement dans l’espace autonome et synthétique (l’horizon ontonome).
Traduit du roumain par MARIA ŢENCHEA
|